
Forcément les grandes personnes elles peuvent pas tomber sur des trésors pareils. Leurs yeux sont trop loin du sol. Moi on me dit toujours regarde où tu mets les pieds, c’est pour que je trébuche pas sur les gros cailloux ou les orteils des arbres qui dépassent ; alors moi je regarde mes pieds et comme je m’ennuie beaucoup à force de faire ça, je regarde aussi un peu autour. Je suis encore jamais tombé alors je me dis que j’ai bien le droit.
Je trouve ça pas chouette de regarder que mes pieds, parce que les grandes personnes, elles peuvent regarder en l’air, sur les côtés, et même derrière si elles veulent – et si elles y arrivent : tonton René il a quand même souvent le cou coincé. Maman dit que c’est normal à son âge et surtout qu’il devrait pas conduire la voiture quand il est coincé parce que c’est dangereux de pas voir sur les côtés.
Comme quoi, y’a pas que moi qui prends des risques dans la vie.
Ce que je trouve pas beaucoup juste surtout c’est que pendant que je regarde mes pieds, les grandes personnes qui lèvent le nez elles disent regardez cet arbre magnifique, ou bien oh j’ai vu un écureuil, ou que c’est beau les rayons du soleil à travers les cimes des arbres. Alors que moi je continue à voir que mes pieds. Je comprends bien que les grandes personnes elles aiment autant marcher dans la forêt si elles voient toutes ces jolies choses mais faudrait quand même se rendre compte que pour un petit comme moi qui doit faire attention à pas trébucher c’est pas tout à fait la même expérience.
Mais après tout : à eux les trésors à plus d’1m50, à moi les trésors au ras du sol. A force de regarder par terre je vois des trucs que personne d’autre ne voit. C’est comme ça que j’ai trouvé, la semaine dernière, mes petits pétales magiques. D’abord j’ai cru que c’était des céréales parce que ces petits ronds beiges tout secs ça ressemblait quand même beaucoup aux flocons que Pierre il met dans son bol le matin avec le lait ; j’ai même dit “regarde maman, c’est sûrement le petit-déjeuner de l’écureuil”, mais maman elle m’a rien répondu. Parce qu’elle m’a pas entendu. Alors j’ai fait un truc qu’il fallait oser le faire : je me suis arrêté pour ramasser les flocons. Je dis qu’il fallait oser parce que maman n’aime pas du tout quand je m’arrête parce qu’elle dit après que tout le monde attend sur moi, mais moi je voudrais bien lui faire remarquer que mes petites jambes elles peuvent pas avancer aussi vite que toutes leurs grandes jambes et que je fais ce que je peux pour pas être trop lent mais que encore une fois marcher en regardant seulement le sol et savoir en même temps si je suis pas trop loin derrière papy c’est pas facile facile.
Vraiment, si un jour je suis la grande personne d’un enfant, je jure que c’est lui qui décidera à quelle vitesse on se promène et où on regarde.
Donc quand même pour une fois je me suis arrêté pour ramasser les petites pastilles et c’est là que j’ai compris que c’était pas des céréales, parce que quand même je crois pas que les écureuils mangent des petits-déjeuners comme nous. Je le sais, mais des fois j’aime bien imaginer des trucs qui sont possibles que dans ma tête ; quand je suis dans ma chambre le soir je peux faire ça autant que je veux, mais quand on marche en famille en forêt le dimanche y’a pas la place pour rêver parce qu’il y a toujours un adulte pour me faire glisser dans la vraie vie en me disant dépêche-toi ou arrête tu vas te salir.
Bref, j’ai ramassé les petits pétales séchés et j’ai décidé que j’allais prendre six secondes – j’ai compté dans ma tête, 1, 2, 3, 4, 5, 6 – pour bien les regarder avant de les cacher quelque part. J’avais réussi à en ramasser huit et ça faisait comme des petits confettis fragiles et au creux de ma main ça pesait rien du tout mais dans mon coeur ça faisait lourd. Je les ai vite mis dans ma poche ; celle de gauche, parce que dans celle de droite y’avait le mouchoir avec lequel je m’étais mouché juste avant et je voulais pas que ça se mélange. Puis j’ai vite rattrapé papy (sans trébucher) et je disais rien mais dans ma tête j’étais fier comme tout parce que j’avais trouvé un trésor que les grandes personnes n’auraient jamais pu voir avec leur nez toujours en l’air.
J’ai tout de suite pensé à Clara, ma copine de l’école. Elle aussi, je crois que les grandes personnes de sa vie avancent sans elle en la laissant un peu derrière, et ne l’entendent même pas quand elle rêve. Il faut que je partage mon trésor avec elle, pour lui expliquer qu’elle a qu’à faire comme moi et pas toujours regarder exactement où on lui dit de regarder.
Je sais où elle habite mais c’est un peu loin à pied alors j’ai fait un plan pour lui donner mon trésor. J’ai écrit un mot à tonton René parce que je sais que lui il essaie des fois de me faire plaisir. J’ai mis : tu pourrais faire comme quand maman elle commande des trucs pour les recevoir à la maison s’il-te-plaît, moi je voudrais recevoir une boîte petite comme une boîte d’allumettes mais avec des paillettes vertes tout dessus, un timbre, et un tampon qui ferait les petites vagues et les chiffres comme on voit sur les lettres que le facteur apporte ; ah et aussi un vélo.”. Mon plan c’était de mettre les pétales magiques dans la boîte et de faire comme si c’était un colis précieux avec le timbre et tout, et de devenir livreur comme le monsieur avec la casquette marron que je vois des fois dans le quartier. Je pourrais faire le livreur samedi prochain par exemple, ça serait possible parce que je sais que le match de foot est annulé et que avec le vélo je pourrai rouler sur le chemin tout plat sans orteils d’arbres qui dépassent, jusqu’à la maison de Clara.
Ben je sais pas si tonton René il a tout bien compris parce que le colis qui est arrivé ce matin il est bien trop petit pour qu’il y ait un vélo dedans. Tant pis, j’ai ouvert quand même, même si c’était pas mon nom écrit dessus (peut-être que maman me fera les gros yeux mais moi je fermerai les miens pour pas voir). Alors j’étais drôlement déçu parce que non seulement dans le colis y’avait pas de vélo, mais y’avait pas non plus de petite boîte ni de timbre ni de tampon. Il s’est complètement gouré tonton René. Qu’est-ce que je vais faire avec ces “Petits sacs de graines de fleurs sauvages multicolores – plantation tout au long de l’année”? Hein ?
Ah, si, je sais :
“Chère cliente Clara, votre livraison de pétales magiques est retardée pour cause de délai qu’on ne voulait pas. Veuillez s’il-vous-plaît attendre encore parce qu’il faut le temps que d’autres fleurs poussent de manière à ce que le livreur vous en livre une quantité plus impressionnante et trouve la bonne boîte pour les mettre dedans (et attendez aussi, puisque apparemment il n’y aura pas de vélo, que le livreur passe son permis de conduire) (ça va être un peu long, mais ça nous laisse le temps de grandir).
Pour info l’écureuil était tout malheureux et démuni, car il se trouvait devant une assiette vide de noix à broyer. Ce qui explique son regard et sa petite patte repliée. Le livreur n’était pas encore passé, son vélo à plat, le transporteur en grève, et tout et tout et tout….(Rassurez vous les trésors attendus ont été livrés quelques heures après. i