LE MONDE FRAGILE

©Jean-Jacques Kelner

C’est une pluie lourde et soudaine. Elle n’a l’air de provenir d’aucun nuage tant le ciel est bleu et imperturbé. C’est comme si les masses duveteuses qu’on observe habituellement avant une averse s’étaient formées cette fois-ci en secret, à l’abri des regards, pour mieux nous surprendre ; ou alors, les nuages sont si hauts qu’on ne les distingue plus à l’oeil nu. Oui. C’est sans doute pour cela que les gouttes sont si drues. Dans leur longue chute, elles auront eu le temps de se rapprocher les unes des autres, de se courir après, de faire alliance et ainsi de grossir encore et encore. Petits postillons tout là-haut, elles deviennent larmichettes puis gouttes conquérantes, à l’assaut d’un monde qui leur est encore inconnu ou dont elles n’ont pas le souvenir. La pluie envahit ainsi la ville dans un bruit filant, qui ressemble au chant cadencé d’une armée disciplinée.

Dans la rue, on est surpris, on court, on n’avait pas prévu, on n’est pas équipé, on s’abrite comme on peut, on se hâte, on lève la tête, incrédule. Les commerçants ouvrent leurs portes aux moins téméraires, ou aux plus fragiles : les parents avec des landaus, les pieds nus, les brushings à ne pas gâcher. D’autres badauds restent dehors, ébahis, j’en vois quelques-uns immobiles, les bras en croix, comme pour augmenter la surface de peau en contact avec l’eau de pluie. Il faut dire qu’on l’a attendue si longtemps.

De ma fenêtre je vois la pluie tomber sur le toit de l’immeuble d’en face. Les grosses gouttes rebondissent violemment sur le zinc et pendant quelques secondes et sur quelques centimètres, celles qui vont vers le haut croisent celles qui vont vers le bas. Je me demande si elles ont des choses à se raconter.

Je suis coincé là, dans cet appartement au huitième étage. Je ne peux pas encore descendre et rejoindre l’allégresse des passants. Seule accointance avec l’élément liquide, mon avant-bras glissé par la fenêtre entrouverte. Je laisse les gouttes caresser ma peau et hésiter sur le chemin à emprunter avant de poursuivre leur trajet jusqu’au sol.

Demain, s’il pleut toujours, je sortirai. Mais pour l’heure, j’attends ton appel et je suis condamné à guetter l’appareil à cadran marron accroché au mur de la cuisine. Demain, il aura sonné et tout sera terminé. Demain, s’il pleut toujours, je chausserai mes bottes fleuries, j’enfilerai mon ciré bleu et je dévalerai les huit étages. Pas de parapluie, je voudrai garder mes mains libres pour, une fois dehors, les mettre en bol et laisser s’accumuler les précieuses gouttes. J’arpenterai les rues sans réfléchir, je me laisserai guider par le bruit de la pluie qui chute, j’irai là où ça gronde le plus. Je veux entendre le son du déluge directement à mes oreilles, et non plus étouffé par le double vitrage. J’éviterai soigneusement les flaques, ces petits univers si fragiles dont la surface vacille au moindre coup de vent. Les flaques, j’ai donné : on croit y voir le reflet du monde alors qu’on n’y croise jamais que sa propre image tassée en contre-jour sur le fond terreux.

Le téléphone sonne.

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