Ce qu’on ne partage pas

Je ne sais plus si je l’ai remise à sa place. Impossible de remettre la main dessus. Je sens l’angoisse monter doucement. C’est ridicule pourtant, ce n’est qu’une assiette.
Je l’ai emportée hier dans la cuisine pour la laver, mais ce matin elle n’est ni sur l’évier, ni dans le placard avec les autres, ni sur la table. Je retourne dans l’atelier, fouille les tiroirs, soulève les piles de cartons, déplace les outils : rien. Je panique.
Réfléchissons : où l’ai-je vue pour la dernière fois ? Suis-je certain de l’avoir lavée, après tout ? Je n’y dépose que des gâteaux secs, dont je me nourris à longueur des journées que je passe à bricoler ; elle n’est jamais vraiment sale, pourquoi l’aurais-je emportée à la cuisine ?
Voilà que des larmes mouillent les coins de mes yeux. C’est ridicule pourtant, ce n’est qu’une assiette.
Tout ceci m’agace. Il est si encombré cet atelier. Pas étonnant que je ne retrouve rien : je serais bien inspiré de faire du tri et du rangement. Il y a deux semaines, quand tout ici était encore à peu près en ordre, les espaces suffisamment dégagés, on ne pouvait guère égarer qu’un clou ou un petit boulon, qui aurait glissé entre deux planches de l’établi ou serait tombé au sol dans une inégalité du béton. Aucun objet plus gros ne pouvait se cacher à la vue. Mais voilà deux semaines que je passe presque dix heures par jour ici, à scier, clouer, mesurer, coller, visser, je dois finir mon ouvrage avant demain, j’avoue avoir délaissé le rangement intermédiaire de fin de journée. Au bout de trois jours, j’aurais pu égarer un objet de la taille d’un tournevis ; une semaine plus tard, ç’aurait été une pince à rivets, et aujourd’hui voilà que je me retrouve à chercher ma grande assiette à biscuits.
Si l’angoisse m’envahit à l’idée de ne pas la trouver, c’est que j’y tiens, à cette assiette. C’est d’ailleurs un paradoxe d’apporter ici cet objet si fragile qui pourrait être brisé d’un malencontreux coup de marteau ou d’une chute au sol sur la dalle impardonnable.
La perspective de ne pas la retrouver m’effraie. C’est ridicule pourtant, ce n’est qu’une assiette.
Mais j’y tiens tellement. Moi, grand bonhomme bourru, ronchon, taciturne – je le sais, c’est ce qu’on dit de moi -, toujours habillé en bleu de travail troué, ou taché, ou les deux, les mains râpeuses, ampoulées et les ongles noircis malgré les passages au savon, homme solide malgré mes soixante-deux ans, plutôt taiseux, qui n’a jamais pleuré devant Titanic, me voici donc au bord du malaise, à la recherche d’une fine assiette de porcelaine… J’en serais presque prêt à coller des affiches sur tous les lampadaires du monde : “Perdu assiette creuse, dont le fond est orné de roses délicatement peintes et les bordures agrémentées de fines fioritures dorées. Si vous l’avez vue, contactez-moi à jaiperdumonassiette@gmail.com. Récompense.”
Je ne peux pas demander aux enfants, ou à Isabelle, s’ils ont vu la porcelaine. Ils ne savent pas. Ils ignorent que je l’ai toujours gardée, après toutes ces années, qu’il me faut l’avoir à portée du regard pour être rassuré, pour me souvenir d’elle. Je ne veux pas qu’ils sachent. C’était son assiette à elle, c’est devenu mon assiette à moi, ça s’arrête là. C’est pourtant ridicule, ce n’est qu’un bout de vaisselle et moi je ne suis que le fils un peu trop nostalgique d’une dame qui aimait les belles choses et m’a fait le sale coup de mourir devant mes yeux en mangeant sa soupe un soir de février.
Glauque ou romanesque, pensez-en ce que vous voulez, mais le grand bonhomme bourru qui vous parle a ressenti le besoin aussi impérieux que égoïste de conserver sans rien dire l’assiette dans laquelle la soupe était versée tous les soirs, y compris le dernier. Les roses sont de couleur identique à sa robe du dimanche, qu’elle porte désormais pour toujours dans sa boîte en bois. Les dorures sont usées sur un seul bord, celui où frottait la cuiller. Ce qui signifie que l’assiette était toujours posée dans le même sens sur la table : de façon à ce que les fleurs soient debout, tiges vers le bas. J’ai souvent observé cette petite manie de ma mère, faire tourner l’objet jusqu’à ce qu’il lui paraisse convenablement positionné. Craignait-elle une indigestion ou une fausse route, si les tiges avaient pointé vers le haut ou les pétales vers la droite ? Avait-elle manqué d’attention ce soir-là, funeste étourderie qui aurait entraîné la catastrophe ?
N’importe quoi. C’est ridicule, ce n’est qu’une assiette. Une assiette n’a pas le pouvoir de vie ou de mort sur son propriétaire.
J’en suis là de mes réflexions, immobile au milieu de mon atelier, quand quelque chose frôle mon oreille gauche dans un bruit de papier froissé. Une petite mésange, certainement entrée par la fenêtre entrouverte. Elle se pose d’abord sur l’établi et semble me dévisager avec défiance. Je ne te chasserai pas, petite mésange, mais il me semblerait tout de même que tu serais plus à l’aise au grand air dans le jardin. Ses petits yeux sont fixés sur moi, je la dévisage à mon tour (peut-on dire d’un oiseau qu’on le dévisage ?). Je fais un mouvement pour m’approcher et la voilà qui reprend son vol. L’espace encombré de l’atelier lui offre bien peu de place et elle tournoie dans un mouvement que j’interprète comme de la panique. Puis elle se pose sur l’étagère où sont rangés les pots de peinture, juste sous la fenêtre. Ses petites pattes s’agrippent sur le rebord doré de la soucoupe d’une plante dont, je dois bien l’avouer, j’ignorais la présence.
L’image qui atteint mes rétines et que mon cerveau tente d’interpréter me semble totalement incongrue : une mésange boude l’immense jardin à sa disposition pour venir dans mon minuscule atelier, s’abreuver dans la soucoupe d’une plante que je n’ai jamais vue – et que par conséquent je n’ai jamais arrosée moi-même – soucoupe qui se révèle être mon assiette, MON assiette, que je cherche depuis plus d’une heure !
Par quelle espèce d’opération énigmatique mon assiette aurait ainsi changé de fonction sans que j’en sois informé ? Depuis deux ans j’y dépose mes gâteaux secs. Sans dérogation. Qui a pénétré mon atelier, quelles mains se sont emparées de la pièce de vaisselle sacrée pour en faire un accessoire de jardinage-slash-abreuvoir à petit oiseau égaré ? L’assiette a-t-elle été portée jusqu’au robinet pour être remplie, ou l’eau est-elle venue au pot via un arrosoir ? Je frémis à l’idée qu’une maladresse aurait pu briser l’objet et que les souvenirs que je garde jalousement auraient pu finir en morceaux au fond d’une poubelle.
Car non, ce n’est pas qu’une assiette, après tout.
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