Le carrelage de la cuisine

[ Le chaos – la constance ]

En juillet 2012, nous avons vidé la maison de ma grand’mère. Oncles et tantes, parents, petits-enfants, cousins et cousines, une bonne partie de la famille s’est retrouvée un jour de fête nationale pour pénétrer une dernière fois dans la maison-aux-souvenirs, la voir se vider et se partager quelques meubles et objets chéris. Notre aïeule désormais hébergée en maison de retraite, il fallait bien se résoudre à faire quelque chose de cette grande bâtisse que plus personne n’habitait. Elle serait vendue et, on le savait, totalement rénovée et même agrandie, en mordant sur l’immense jardin, pour être transformée en plusieurs logements modernes. Certains pensaient « quel dommage », d’autres disaient « pourquoi pas », moi je pensais seulement « ben merde alors ils vont démolir le carrelage de la cuisine ». Alors je l’ai pris en photo, le carrelage de la cuisine, pour me souvenir ; et puis aussi celui du couloir, et aussi le papier peint un peu partout. Quand j’ai vu mes cousin.es me regarder d’un air inquiet sortir des toilettes mon appareil photo à la main, j’ai renoncé à immortaliser aussi les murs de la salle de bains, les marches qui vont vers l’écurie, le couloir à charbon, la moquette des escaliers si raides-ne-courez-pas-en-descendant, et le grand corridor sombre de l’étage qui nous faisait peur quand on montait se coucher. Et le lustre à pampilles de la salle à manger. Et le vieux piano désaccordé. Et la chambre bleue. Et le petit cabinet. (Cette demeure est un roman d’Agatha Christie à elle seule). J’aurais bien mis la maison toute entière sur pellicule, mais tant pis ; j’ai rassuré les miens sur ma santé mentale et je me suis contentée de trois ou quatre clichés. L’essentiel, c’était ces carreaux de ciment du sol de la cuisine. Je refusais que l’image de ces motifs s’estompe dans ma tête au fur et à mesure des années, il m’en fallait un souvenir tangible. Et puis j’avais une petite idée, dont je n’ai alors, je crois, parlé à personne : un jour, je ferais reproduire ces carreaux et je les poserais quelque part dans ma maison.

Tant de choses ont changé depuis ce 14 juillet 2012. Ma trajectoire a dévié et déviera sans doute encore, mes rêves ont changé de visage ; je m’autorise à avoir les pieds bien ancrés au sol tout en ayant la tête dans les étoiles parce que je sais maintenant qu’on n’est pas obligés de choisir entre les deux. Je ne sais pas toujours très bien quelle partie de celle que j’étais alors est restée la colonne vertébrale qui me maintient droite, ni comment on fait pour ne pas se perdre dans ces dédales de vie. Et alors, cette photo, qui apparaît sur le bureau quand j’ouvre mon ordinateur, me donne la réponse. J’ai pris soin de ne jamais supprimer cette image de mon disque dur, et j’ai laissé vivoter mon projet secret pendant huit années, sans jamais, jamais appuyer sur reset. Sans jamais me dire que je n’aurais sans doute pas l’occasion de le mettre en oeuvre. J’ai eu raison : la réplique de ces carreaux sera bientôt posée dans ma maison. Je me suis construit ma propre confiance dans le destin.

Ils n’ont l’air de rien, ces motifs. Mais ils représentant la moitié de là d’où je viens.

Elle est là, ma constance. Ligne droite directe sans jamais dévier, au milieu du chaos de la vie. 2012-2021.

2 commentaires sur “Le carrelage de la cuisine

Ajouter un commentaire

Répondre à One Day ... Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑