
A cinquante mètres de distance on pouvait déjà deviner que la terrasse était complète. Une quarantaine de têtes, à la louche, quasi toutes coiffées d’un bonnet, étaient rassemblées autour des tables installées devant la vitrine du bar. La fumée des cigarettes se mêlait dans l’air à la vapeur glacée produite par le souffle des respirations. Plus il s’approchait, plus Paul comprenait qu’il serait sans doute difficile de mener à bien son projet : la règle était celle-ci : si un soir d’hiver, par cinq degrés, à 19 heures, autant de fesses prenaient place dehors sur les tabourets en métal gelé de la terrasse, c’est que déjà il n’y avait plus aucune possibilité de s’installer au chaud à l’intérieur.
Paul tenta sa chance – après tout, il ne lui fallait qu’un coin de table pour se poser avec son matériel, il trouverait bien quelques jeunes partants pour partager la leur.
Jouant des épaules et des hanches, il parvint à se faufiler entre les doudounes moelleuses qui faisaient comme une haie d’honneur sur le passage menant à la porte du bar.
Il entra.
La différence de température lui donna immédiatement envie de retirer veste, écharpe et gants. Le problème était que l’intérieur n’offrait guère plus de liberté de mouvement que l’extérieur. Pensez “La petite salle était pleine” et continuez à la remplir, vous aurez une idée de la fréquentation de l’endroit. A cet étage, Paul n’aurait aucune chance : le zinc prenait toute la longueur de la pièce, côté gauche, et de petites tables hautes pour deux personnes étaient coincées contre le mur de droite ; entre les deux, la foule de clients allait et venait, qui pour commander une bouteille, qui pour rapporter la panière de pain, qui pour saluer un ami trouvé là par hasard. Tout le monde était debout comme dans un métro bondé dans lequel on laisse se relever les strapontins pour libérer des centimètres carrés.
Paul se glissa laborieusement vers l’escalier menant à la salle du premier étage. Les “pardon” ou “excusez-moi” qu’il prononçait flottaient dans l’air sans jamais retomber dans les oreilles de personne, tant le bruit ambiant, joyeux et convivial prenait tout l’espace sonore.
A l’étage, l’atmosphère, légèrement plus posée, ne manquait pas pour autant d’effervescence. Des tables plus grandes que celles du rez-de-chaussées accueillaient des groupes de consommateurs assis les uns à côté des autres sur des banquettes, alignés comme des petits pois dans leur cosse, à tel point qu’il était difficile de distinguer où s’arrêtait une tablée et où commençait la suivante. Sur les tables, les verres vides côtoyaient les bouteilles pleines, et il ne fallait pas attendre plus que quelques secondes pour que ça soit l’inverse. Le brouhaha était légèrement atténué par rapport à celui de l’étage du dessous, comme si le fait d’être assis tirait moins sur les cordes vocales. Entre les rires et les conversations passionnées pouvaient alors se faufiler les choix musicaux du patron, diffusés via des hauts-parleurs accrochés de chaque côté de la salle.
Paul sourit intérieurement : ce foisonnement bon-vivant constituait la matière idéale pour son entreprise. En cherchant un petit coin de table et de banquette où il pourrait se glisser, son regard s’arrêta sur une jeune femme dont le visage lui parut familier. Sur la banquette qu’elle occupait, les huit ou neuf convives formaient une rangée de demi-silhouettes à peu près égales en hauteur ; pourtant, celle de la jeune femme semblait surpasser les autres de quelques centimètres. Paul ne savait pas se l’expliquer : elle était objectivement plus petite que ses voisins, mais eux-mêmes paraissaient minuscules à ses côtés : problème insoluble. Un escalier de Penrose dans un bar nancéen. L’illusion était réelle : c’était comme si, sous le siège, pile à son endroit, quelqu’un avait sculpté un piédestal dans du verre solide, socle imaginaire et imperceptible qui hisserait artificiellement son corps frêle au-dessus des autres.
Paul s’en voulut un peu de penser d’emblée à la jeune femme comme quelqu’un de fragile ; après tout, peut-être était-elle championne de boxe, contrôleuse des impôts intransigeante ou policière à la BAC. Mais l’adjectif s’était imposé à lui. L’image lui était surtout venue en croisant son regard, car ses yeux étaient d’un bleu presque translucide et la lumière des multiples petites lampes de la salle venait se refléter sur ses boucles d’oreilles argentées, le tout formant un ensemble qui lui paraissait délicat comme du cristal.
Paul avait pris sa décision. Reproduire fidèlement cet éclat s’avèrerait ardu, mais il aimait les défis. Il trouva une chaise, s’installa en bout d’une table de façon à avoir la jeune femme en vue, sortit de son sac son carnet et ses crayons, et se mit au travail.
*Titre tiré des paroles de la chanson A l’attaque de Loïc Lantoine
Comme d’habitude, j’ai lu d’un trait. J’adore me laisser embarquer, imaginer un bar à Nancy par exemple, où cela pourrait se passer! Merci Caro!