
Tu me demandes chaque fois si je suis venu jusque chez toi à pied. Chaque fois je te réponds que oui. Pourtant je n’aime pas aller à pied. Marcher, oui, ça j’aime, mais marcher et aller à pied ça n’est pas pareil. On va à pied quelque part. Moi j’aime marcher si c’est pour n’aller nulle part. Je veux que rien ne vienne dire à mes jambes que le chemin est terminé, la destination atteinte, je veux que rien ne vienne faire obstacle à ma gourmandise déambulatoire. Rien sauf la fatigue, éventuellement la douleur, et la nuit qui tombe. Si ma sortie a un but précis, elle se fera en voiture ou en bus ; même pour aller chercher ma baguette de pain le matin je monte sur mon vélo. Mes pieds, je ne les utilise que pour improviser, même si bien entendu il faut quand même qu’ils me ramènent à un moment ou à un autre à mon point de départ – il faut bien manger et dormir, et tout un tas d’autres choses qui se font sous un toit.
Je n’aime pas aller à pied, et pourtant c’est chaque fois à pied que je viens chez toi. C’est le seul trajet dont j’accepte qu’il ait une fin, parce que la fin c’est te voir. Il faut dire aussi que tu habites un endroit impraticable aux voitures et inconnu des lignes de transport en commun. Le vélo, pas question, le chemin est un peu raide, à mon âge je n’ai plus la force. J’ai donc fait les premiers trajets à pied un peu malgré moi, en ronchonnant, mais il faut dire que j’y ai pris goût.
Pour venir chez toi il faut passer par la forêt et emprunter le sentier de randonnée qui serpente sur trois kilomètres. Si je pars suffisamment à l’avance, je peux marcher lentement et prendre mon temps. Hâter le pas ne m’intéresse pas. Aller lentement a pour effet – factice, je le sais bien – de rallonger le chemin, et je ne suis pas pressé. Je sais que tu m’attends et que tu ne bougeras pas.
Aujourd’hui je suis pourtant particulièrement en retard. Le sentier de randonnée est rendu inaccessible par des travaux d’entretien annuel. Je dois improviser – j’adore ça, je te l’ai dit – en empruntant un sillon parallèle. Je déniche un semblant de tracé à peu près praticable – d’autres promeneurs sont sans doute passés là avant moi et se sont chargés d’aplatir les brindilles au sol, d’écarter quelques branchages, et les feuilles mortes sont chassées de part et d’autre, éloignant tout risque de glissade. Mais après quelques dizaines de mètres, le chemin redevient brut, comme si mes prédécesseurs avaient fait demi-tour, découragés. Il me faut alors prendre mille précautions pour avancer sans trébucher sur les racines ou rouler sur les cailloux qui ne demandent qu’à entailler ma voûte plantaire à travers les semelles trop fines de mes chaussures. J’avance comme ça, levant haut les pieds et me tenant parfois aux troncs, pendant environ dix minutes. Puis, enfin, le sentier se redessine, je retrouve un sol plus lisse, plus nu, fait seulement d’une terre encore humide de la nuit. Ma vigilance baisse et mon pied droit en profite pour s’échapper dans une flaque que je n’avais pas vue. Ma chaussure ne résiste pas, l’eau pénètre par les coutures. Mes orteils sont les premiers à souffrir, je les sens qui se glacent quasiment instantanément tant l’eau est froide. La chaussette obéit immanquablement aux lois de capillarité et l’humidité se propage peu à peu sur toute la surface de mon pied. Il me faudra m’asseoir, chez toi, et vite retirer chaussure et chaussette pour les faire sécher au soleil de l’après-midi. Réserve-moi à cet effet un coin de pierre chaude, si tu veux bien.
Le froid atteint la cheville, maintenant. Si je retirais le pied de l’eau, je limiterais sans doute l’étendue des dégâts. Mais quelque chose me pousse à rester ainsi, immobile, un pied dans l’eau et l’autre au sec. L’appel de l’enfance ? Le bruit produit par mon pied plongeant dans la flaque m’a transporté cinquante ans en arrière, quand toi et moi sautions à pieds joints lors de nos balades du dimanche dans ces trous d’eau qui nous paraissaient bien plus grands qu’ils n’étaient en réalité. Pour nous c’était des mares, des étangs, des petits lacs. Ta mère – c’était toujours elle qui nous accompagnait – nous équipait de bottes de caoutchouc et on pouvait patauger comme on voulait en s’inventant des histoires qui nécessitaient toutes à un moment ou un autre d’y mettre aussi les mains, les avant-bras, les genoux. Je me souviens t’entendre raconter à ton père, au retour : on a nagé avec des requins ! et puis le bateau des pirates est venu nous sauver ! De mon côté, j’avais peur de me faire gronder pour rapporter à la maison des vêtements souillés mais jamais mes parents ne se sont fâchés de nous voir si heureux.
Aujourd’hui c’est seul que j’arpente la forêt et cette flaque est bien trop petite pour contenir encore nos rêves d’enfants.
Mais là-bas, j’en aperçois une autre, plus grande, en travers du chemin.
Arf…
Au point où j’en suis…
Réserve-moi deux coins de pierre, si tu veux bien.
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