
Quand je suis debout, les yeux fermés, je laisse les fantômes me traverser doucement. Ils ne parlent que rarement, aussi, en plus de l’obscurité, il y a le silence. La seule sensation qui m’étreint alors est cette froideur qui prend d’abord place le long de ma colonne vertébrale et se propage ensuite vers l’avant, à travers mes viscères, puis, dans un même mouvement, monte vers ma tête et descend dans mes pieds, de sorte qu’en quelques instants j’ai l’impression de devenir un glaçon. Ceci peut durer une dizaine de secondes, pendant lesquelles tout mon corps semble être pris dans un blizzard coléreux. Puis, en un souffle, le froid disparaît. J’ouvre les yeux. Ils sont partis.
Je ne sais pas qui sont ces fantômes, ni ce qu’ils veulent. Parfois, mais très rarement, il en est un qui prononce mon prénom au moment exact où le froid atteint ma gorge, ce qui fait que je ne peux pas lui répondre.
Ils ne m’effraient pas, je les laisse volontiers aller et venir ainsi à travers ma chair. Et de la chair, il y en a. C’est que, il faut que je vous dise, les fantômes qui me traversent ne me quittent jamais vraiment : ils profitent du moelleux de mes intérieurs pour y enfouir leurs secrets ; ils se délestent de ce qui les tourmente. Puis, à peine ont-ils franchi la barrière de ma peau pour ressortir, que celle-ci se referme, redevient hermétique, dure comme la pierre, et tout y est prisonnier. Les secrets restent, s’additionnent dans mes entrailles. Ils prennent leur place. Cela dure depuis des milliers d’années, depuis que je suis née, et même avant. C’est ainsi que mon ventre, sous cette accumulation imposée, a gonflé, ainsi que mes seins, mes joues, et mes jambes qui s’apprêtent à disparaître sous le poids des ans autant que sous celui des secrets. Ma silhouette s’est arrondie, lourde des non-dits de ceux qui sont partis.
Je suis là, debout, immobile, face à tous ces gens qui m’observent à travers une vitre, sans savoir. Eux disent que je suis la vie, l’opulence, la fertilité, sorte de déesse bienfaitrice d’un autre monde. Mais moi, je sais ce qui vit, tapi en moi.
Parfois, j’aimerais être debout sur le sable fin d’une place venteuse, plutôt que sur ce piédestal propre et figuré dans ce musée immobile. Si je parvenais, par miracle, à échapper à cette vitrine qui m’emprisonne, à me mouvoir jusqu’au dehors, à emprunter les longs chemins vers une délivrance, si je parvenais à faire tout ceci sans tomber, moi qui n’ai plus que deux jambes raccourcies et raides, si j’y parvenais, alors je pourrais bien m’écrouler à l’arrivée, peu m’importerait : sur une plage de sable fin, à l’autre bout du monde, je pourrais fermer à nouveau les yeux, attendre la vague, m’effriter et me mêler aux milliers de grains de silice, en laissant tous les secrets s’échapper.
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