SOUS TERRE

Comme tous les jeudis, le docteur Martin commençait sa tournée de consultations à domicile par une visite à Mme Blanchard. Depuis plusieurs semaines, il trouvait la vieille dame systématiquement dans son jardin, un râteau entre les mains.

  • Comment ça va Madeleine ce matin?
  • Moins bien qu’hier, mieux que demain, docteur.
  • Haha! Vous êtes sûre que ce n’est pas l’inverse ?

A 84 ans, Madeleine en paraissait 15 de moins, non pas que son visage ait été épargné par les rides, mais elle avait conservé une vivacité de corps et d’esprit qui n’avaient rien à envier à celle d’un tout jeune retraité. La seule concession faite à la vieillesse était la courbure de son dos, qui faisait fléchir sa silhouette vers l’avant (et aussi un peu de diabète et pas mal d’arthrose). Madeleine s’en moquait, au sens propre comme au sens figuré.

  • Regardez donc, docteur, on dirait que j’ai perdu encore quelques centimètres pendant la semaine!
  • Vous avez mal ?
  • Plus qu’hier, moins que demain.

Le docteur sourit et attendit la suite.

  • C’est la vie docteur, quand les vieux comme moi se courbent, c’est pour se rapprocher de la terre. C’est là qu’on finit tous, après tout, non ? Alors le corps penche, pour s’habituer. Quand je mourrai, je tomberai de moins haut. La nature est bien faite, quand même.

Sans un mot, le docteur Martin regarda le travail qu’avait accompli la vieille dame avec son râteau. Elle l’avait passé sur toute la longueur du petit terrain devant sa maison, méthodiquement, et elle avait certainement commencé ce petit manège après les premières pluies de printemps car l’herbe n’avait pas eu le temps de repousser. Malgré sa vivacité, elle n’aurait pas eu la force de creuser avec une bêche, aussi, pour que la terre reste bien meuble et accepte sans rechigner le passage des dents du râteau, elle s’y était sans doute attelée presque tous les matins. Les pluies régulières mais raisonnables de ces dernières semaines avaient donné à la terre la consistance idéale.

Le Dr Martin savait que Madeleine ne faisait plus pousser ses propres légumes depuis sa chute d’il y a trois ans. Il se trouvait donc ce matin-là devant un carré de terre traversé de mini tranchées sans autre fonction apparente que celle d’exister.

  • Vous faites quoi Madeleine avec ce râteau?
  • Je creuse.
  • Vous allez semer quelque chose encore cette année?
  • Non. Du tout. Je creuse.
  • Mais pour quoi faire ? Allons, cela vous fatigue et ne doit pas arranger vos douleurs, non?

Madeleine éluda la question : elle sortit un objet brillant de la poche de son tablier.

  • Tenez, regardez docteur, hier j’ai retrouvé une montre que je croyais perdue.

Elle posa soudainement son râteau, alla s’asseoir sur le petit banc et, les yeux perdus dans le vague, soupira :

  • Tu sais, mon petit, quand on creuse, on ne trouve pas toujours ce qu’on cherche, mais parfois on trouve ce qu’on ne cherchait pas.

Le docteur Martin ne s’offusqua pas du passage au tutoiement ; il savait que la vieille dame en usait lorsqu’elle se sentait nostalgique, ou dans les rares moments où la raison semblait la quitter. Il laissa s’installer un silence pendant que Madeleine observait la montre dorée qu’elle tenait dans le creux de sa main.

  • Et vous, vous cherchez quelque chose Madeleine?
  • Mon mari. Je sais qu’il est sous la terre. Mais je ne sais plus où. Ça fait si longtemps. Mais j’ai déjà retrouvé ma montre, alors on ne sait jamais. Tu m’aides, mon petit ?

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